Sunday, September 25, 2005

Schumann

Já não sei onde li que Yves Nat se imaginava uma reincarnação de Schumann. Não acredito em reincarnações, mas simpatizei com a ideia. Da música de Schumann foram as obras para piano e as canções que desde logo mais profundamente me cativaram. Fui-as ouvindo em interpretações diversas, comparando e aprendendo a perceber as diferenças, com uma paixão e interesse muitas vezes renovados. A ouvir as sinfonias, os quartetos, os concertos para piano, para violino, para violoncelo, porém, a minha atenção sempre teve dificuldade em se fixar: os fios da música partem em demasiadas direcções, irritam-me as repetições e a monotonia de uma procura que parece pouco inspirada, é-me difícil continuar a interessar-me - e deixo de seguir, de acompanhar atentamente. Talvez um dia não seja assim. Mas vou ouvir de novo o quarteto op. 47, humildemente. E retribuo a gentileza que uma pessoa que não me devia nada teve para comigo sugerindo-lhe a escuta (para ela agora, para mim por ela mais tarde) de Papillons op.2.

Le poète parle

Son affrontement avec le gigantesque massif des trente-deux Sonates de Beethoven, ce fut le combat de Jacob avec l'Ange. La longue durée et la haute fidélité naissantes furent les témoins stupéfaits de la victoire d'Yves Nat: un jalon tout simplement, à la fois dans l'histoire du disque et dans l'aventure de notre écoute. Mais ce n'est pas là qu'on attendait vraiment Yves Nat. C'est dans Schumann. Il avait commencé à l'enregistrer, dès avant la guerre, dans ses trop rares 78 tours: le Concerto d'abord, assez attendu; mais surtout le très surprenant Carnaval de Vienne, si peu populaire, si peu à la mode, négligé par les schumanniens confirmés (ils ne sont pas légion) eux-mêmes. Références a déjà publié ce document prophétique, qui annonçait tant de merveilleux rendez-vous à venir, quinze et vingt ans plus tard. Car à cela il n'y a pas de doute: du silence où il s'était retiré, réfugié, on n'attendait pas vraiment que Nat ressortit pour faire entendre la voix de Beethoven. Mais celle de Schumann, très certainement. Les résultats furent, pour une fois, à la hauteur de l'attente.
Dans son silence Nat, qui ne jouait pour ainsi dire plus en public, avait encore mûri, nourri et décanté ce qui avait été chez lui, d'enfance, une prédisposition, une affinité géniale à l'interprétation du mystère de Schumann. Mystère? D'abord, en tous cas, bizzareries. Schumann déconcerte. C'est un lyrique, on sait de combien de poètes il s'est nourri, on sait même combien il hésita, tout un temps, entre la muse de la poésie et celle du piano. Pourtant Schumann ne chante pas. Il parle. Der Dichter spricht, comme il est écrit à la fin des Scènes d'enfant. Et la réalisation pianistique de ce génial parlando a déconcerté, et défait, plus d'un pianiste considérable, mais capable seulement de cantabile!
Non qu'Yves Nat ait méconnu le cantabile. On connaît dans son intégrale des sonates de Beethoven le chant profond, soutenu, presque innocent de son Opus 109 et même de sa Hammerklavier, où une voix, une âme sonore, semble s'être affranchie, tout simplement, des contingences de l'exécution pianistique. Ses interprétations de Schumann n'offrent pas moins d'exemples saisissants. A-t-on soutenu avec plus de mâle puissance les tensions larges de la Fantaisie? A-t-on trouvé mezza voce plus éloquente pour le simple chant de l'Arabesque? Même la périlleuse Humoresque, laissée de côté par la plupart, à cause de l'évasif équilibre qu'elle essaye entre le beau et le bizzare (pour reprendre la distinction baudelairienne), a-t-elle trouvé sous les doigts d'un autre respiration si naturellement, si chaleureusement chantante? Pourtant, si magnifique que soit ce Schumann mâle et lyrique à la fois, ce n'est pas là que Nat accomplissait sa plus rare prouesse. C'est là où Schumann va et rôde, là où son rêve semble ne prendre corps qu'à moitié, et à regret: là où quelque chose comme une indécision retient un son d'être tout à fait un son, une forme une forme, une parole une parole. Comme les figures de carnaval ou de fantaisie, chimères, masques et papillons sont à demi des vivants, ainsi la sonorité de Schumann, son affirmation, sont à peine une éloquence: un parlando plutôt, que les développements brefs des Phantasienstücke, les enchaînements vacillants des Kreisleriana, les accomplissements évasifs des Etudes symphoniques appellent, avec l'insistance et le mystère complice des voix de la nuit. Là est le Schumann essentiel, là aussi, de la part de Nat, la connivence vitale.
Aux demi-images de Schumann, à ses demi-formes, il prête son génie du demi-mot, intense, intime, pressant, sans emphase aucune, sans rien de cartésien, ni la rhétorique, ni la clarté, et avec quelque chose d'absolument français pourtant, qui va singulièrement bien à Schumann: une concision allusive qui est celle de nos moralistes, une inquiétude qui est celle de Pascal. Recréations? Nullement. D'autres approches de Schumann sont possibles, légitimes, géniales parfois. Mais bien peu égaleraient Yves Nat dans ce miracle d'investissement et d'identification, quand le Poète se tait, et que le Musicien parle pour lui, avec cette voix immédiate et vivante.
André Tubeuf