Thursday, August 16, 2012

La "table" et l' "amour"


Donc, selon Saussure nous avons le « signifié » et le « signifiant ». Je dis « table », tout le monde « voit » une table, bien que la table que chacun voit soit ou puisse être différente. Ce que je vois c’est, dans mon esprit, une image d’une certaine table. Cela semble clair et facile à comprendre.

Maintenant je dis « amour », par exemple, et les choses se compliquent. 
Il y a bien un « signifiant », mais le signifié de ce signifiant n'est aucun objet particulier et donc il ne pourra pas être représenté dans mon esprit par une image. Le signifié « amour » doit bien avoir un sens puisque nous parlons de l’ « amour » et nous avons l’air de parler de quelque chose qui existe, c’est à dire, nous nous comprenons. Mais contrairement au mot « table », le mot « amour » ne peut être compris qu’en imaginant des formes de comportement particulières. Au lieu de recourir à une image, qui serait aussi claire et unique que l’objet lui-même, nous sélectionnons un certain nombre d’images à partir de notre expérience et ces images nous les associons au concept d’ »amour ». Il en est ainsi parce que l’ « amour » en tant qu’objet susceptible d’être « vu » dans une image (unique, simple et claire, comme l’objet « table ») n’existe pas. L’amour n’est pas un objet, il n’existe pas de la même façon qu’une « table » existe.

Je ne vais pas m’étendre là-dessus. On a déjà compris l’immensité et la complexité du problème.

Je ne peux pas dire à quelqu’un « prouve-moi ta table ». Mais je peux demander à celle qui prétend m’aimer : « prouve-moi ton amour ». Le mot « table » correspond à un concept simple. Le mot « amour » correspond à un concept complexe. La « table » est là, je la vois, je m’en sers : j’y écris, j’y mets le verre d’eau. L’ « amour » n’est jamais vraiment là, je ne le vois pas, je ne peux pas le toucher, je ne peux pas le ranger dans le garage, il ne peut pas être confondu avec la personne dont je dis ou pense qu’elle m’aime ou que j’aime. C’est cette indéfinition indéniable du concept d’ « amour » qui rend possible toutes les confusions, tous les malentendus et même, comme on le sait, la trahison délibérée ou l’erreur involontaire. Mais le sujet est trop vaste, il faut y revenir plus tard avec les yeux de l’esprit bien ouverts, sans l’inconvénient des préjugés appris, pour mieux l’éclairer.