Thursday, March 21, 2013

Orphée et Eurydice


Deux fois tu l’as perdue et
c’est inexcusable. Il t'aurait
suffi d’attendre un peu et
tu l’aurais à nouveau, comme
dans sa première vie, embrassée.

Elle marchait derrière toi, elle
te regardait marcher. Étonnée
peut-être de l’ampleur du miracle,
elle te suivait, silencieuse et fidèle
à la passion ancienne. Et tu as douté

ou, pressé de regarder son visage
où l’être resplendissait dans toute
sa pureté, tu n’a pas pu attendre.
Et pour la deuxième fois tu l’as
perdue. Et cette fois-ci c’était

bien toi qui l’a repoussée alors
que, victime de ton  impatience,
tu l’a renvoyée chez les dieux.
C’était une trappe, bien entendu,
et ils t’ont eu. Il faut se méfier des

dieux, ils ne sont pas généreux et
ils aiment garder avec eux ceux
qui, parmi les humains, ils aiment.
Tu devrais le savoir. Et à nouveau
elle t’a été volée, ils l’ont reprise.

Tu l’aimais et tu n’avais pas
eu le temps d’aller jusqu’au
bout de ton amour. L’avoir perdue
était insupportable. Et pourtant,
peut-on dire que le temps de l’amour

ne nous est jamais suffisamment
donné ? Aimer ce qui nous a été,
par surprise, pris, cela se comprend.
Mais aimer ce que l’on possède ce
n’est pas à la portée de tous. Tant

de choses nous éloignent de celle
que nous aimons. Tant de passions
nous enlèvent à la pureté de l’amour
dévoué et sans failles. Et cependant
on dit : je n’ai pas eu le temps, les dieux

l’ont reprise. Aimer celles qui nous ont
quittés c’est plus facile. Et je ne te
demanderai pas de me dire : c’est
quoi l’amour, au juste ? Non, je ne
veux pas le savoir. Tu devrais oublier.

Ce qui est perdu, les dieux ne nous
le rendrons plus jamais. Et ils t’ont
épargné : qui sait si ton amour
durerait ? Qui sait si elle ne t’aurait
pas quitté et dans les bras d’un

autre cherché l’amour que tu ne
pouvais pas lui donner ? Personne
ne peut le savoir. Ne sois pas fâché,
je t’en prie, de m’entendre te dire
les paroles intolérables. Un grand

amour est grand surtout lorsqu’on
l’a perdu. Crois-moi, je le sais.