Thursday, April 04, 2013

J'appartiens à l'idée

Je suis de nouveau moi-même. Ce « moi » qu'un autre ne voulut pas relever sur la grand-route, je le possède à nouveau. La discorde qui était dans mon essence a cessé ; je me réunis de nouveau. Les angoisses de la sympathie, qui trouveraient soutien et nourriture dans ma fierté, ne s'introduiront plus pour diviser et séparer.

(…)

Je suis de nouveau moi-même; le mécanisme est mis en mouvement. Mis en pièces, les filets où j'étais empêtré ; rompus, les sortilèges - qui m'avaient envoûté pour m'empêcher de revenir à moi-même. Personne ne lève plus la main sur moi ; ma délivrance est sûre, je suis né à moi-même; car aussi longtemps qu'Ilithye joint les mains, celle qui accouche ne peut accoucher.

(…)

J'appartiens à l'idée. Quand elle me fait signe de la main, je la suis ; quand elle me donne rendez-vous, j'attends des jours et des nuits ; personne ne m'appelle au déjeuner, personne ne m'attend au repas du soir. Quand l'idée appelle, j'abandonne tout, ou plutôt je n'ai rien à abandonner ; je ne trahis personne ; je ne fais de peine à personne en lui étant fidèle, mon esprit n'est pas peiné parce que je dois en peiner un autre. Quand je rentre chez moi, personne ne lit sur ma mine, personne ne scrute ma figure, personne ne tire de mon être essentiel une explication que je ne saurais donner moi-même à quelqu'un d'autre, ignorant si je suis joyeux dans la félicité ou plongé dans la détresse, si j'ai gagné la vie ou si je l'ai perdue.


Kierkegaard, La Reprise, Paris, Flammarion, 1990, traduction Nelly Viallaneix, ps. 164-165